J46 à bord de L’Astrolabe

Ralentir.

Dernière journée de haute mer à bord de L’Astrolabe. Le patrouilleur réduit sa vitesse pour accoster en milieu de matinée à Hobart. Nous réduisons de 14,5 nœuds à 11 nœuds. Je passe ma journée en passerelle. J’assiste ainsi au nouveau mode opératoire : passer à 9 nœuds et prendre le cap 40° pour que les marins en charge du desalage du navire profite d’un vent arrière.

Ralentir.

Nous commençons collectivement à trouver le temps long pour cette 6 ème journée de navigation.

Heureusement nous avons une occupation distrayante. Pendant toute la semaine Christophe, Karine et Servane ont scruté l’horizon par tranche de 10 min par heure dans le quadrant Nord Est. Alors nous leur prêtons nos yeux pour identifier avec eux les espèces animales que nous observons. Depuis notre départ de l’archipel de pointe-Géologie, il y a une espèce d’oiseaux qui nous fait tous rêver au même titre que les baleines et les orques. Il s’agit de l’albatros. Pour être franc, il se fait si rare que ses apparitions depuis la passerelle sont saluées par des cris d’enfants et des cavalcades de bâbord à tribord, ou vice-et-versa. Aujourd’hui, deux albatros royaux ont approché le navire et trois autres plus timides sont restés au large. Le dénombrement est pauvre, ce qui donne le prix de la chance et l’obstination des guetteurs.

Mon zoom ayant rendu l’âme pendant ma sortie kayak devant le glacier de l’Astrolabe, je n’essaie pas de les capturer sur ma carte mémoire. Je me contente de les imprimer sur ma rétine. Tout comme la masse d’eau océanique qui nous entoure sur 360 °. C’est l’autre découverte de ma traversée, une navigation hauturière en pleine mer sans objet flottant à l’horizon.

J’en profite, je sors sur le pont principal et le pont supérieur admirer cette immensité aquatique déformée par les ondulations de la houle. Je revêts uniquement ma polaire. La température est tempérée. Je reste sans difficulté au vent. Je dois juste prendre garde au soleil.

Pendant ma pause au bastingage l’ordre est donné de reprendre le cap vers le port d’Hobart. Je sens la puissance du vent me caresser le dos, puis l’épaule gauche.

Il nous reste une quinzaine d’heures de navigation.

Ralentir

Cette navigation aura aussi été l’occasion de changer de braquet après 6 semaines intenses sur le continent Antarctique. Depuis 6 jours le rythme de vie s’est calqué au rythme du navire. Il faut s’adapter. Ce n’est pas fréquent d’être coupé du monde et de ses activités classiques. Paradoxalement, ce ralentissement coûte de l’énergie. Il fatigue. Mon corps et mon cerveau ne sont pas habitués à ce mode de vie sans réelle activité opérationnelle.

Demain, il faudra reprendre ses habitudes d’avant et se recaler.

Ralentir

Il n’est pas possible de traverser cet océan sans penser à Bernard Moitessier. Imaginer un navigateur solitaire au milieu de cette immensité qui suit son instinct de marin. Cela ne peut qu’être à l’image de la navigation de Bernard Moitessier. Juste avant de partir de France, j’avais visionné le film « seul » avec Robert Redford dans la peau du navigateur solitaire dans l’océan Indien. Vivre avec la météo ; vivre avec les courants ; vivre en mode survie ;…. Un retour à l’essentiel. Depuis 6 jours nous naviguons dans le luxe de L’Astrolabe. Nous sommes protégés des vents, du froid, de la houle … Alors qu’à bord d’un voilier au ras de l’eau, l’affaire doit être autrement plus engageante. Dans notre ouest les concurrents de la course des ultimes vivent un autre défi. Leur mot d’ordre est «accélérer ».

Je préfère cette phase de ralentissement.

La dernière nuit de navigation commence. Mon repas des babordés vient de se terminer. L’heure du coucher se rapproche.

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