J42 à bord de l’Astrolabe
J’émerge de mon sommeil. Je me souviens qu’il y a eu un changement d’heure. Je regarde mon écran de téléphone, sans savoir s’il faut avancer ou reculer l’heure affichée.
Je suis surpris par la faiblesse de la houle. Nous sommes loin des 3/4 m annoncés hier.
La réponse à mon étonnement ne se fait pas attendre.
A 8h, le commandant lance un appel général : « Bonjour, message du commandant à l’ensemble de l’équipage et des passagers. Nous faisons actuellement route vers l’Antarctique. Nous avons effectué un demi tour dans le 160. Nous avons reçu cette nuit un message nous demandant de venir porter assistance au navire scientifique australien l’Investigator, coincé dans le pack près du glacier Mertz. Nous sommes à 6h de navigation de la cible. Nous prenons du retard sur notre programme prévisionnel de navigation, et la seule chose que je peux vous partager est que nous ne serons pas à Hobart le samedi 20 janvier. Fin du message. ».
Je m’extraie acrobatiquement de ma bannette et renfile une tenue plus chaude que celle de la veille. Je remets des chaussures à semelle plus épaisse. Je monte en passerelle pour redécouvrir un paysage familier : les icebergs !
Cette fois ci les « tabulaires » sont autrement plus monumentales que celles de la veille. Ils sont formés à partir des deux glaciers géants du Mertz et du Ninnis – ainsi nommés en mémoire des deux explorateurs décédés en 1911 sur ces glaciers lors de l’expédition de Mawson.
Le B9b barre complètement l’horizon sur des dizaines de kilomètres. Encore une séquence inespérée et inoubliable de ma mission : apercevoir et longer cette plaque de la taille largement supérieure à celle d’une île. Il s’est détaché il y a quinze ans. L’observation des animaux peut reprendre avec les mêmes résultats prolifiques que la veille : les baleines continuent de passer devant le navire. Elles sont en groupe de 2 ou 3 unités. Impressionnant.
A l’heure du déjeuner (11h30 nouvelle heure soit 10h30 ancienne heure) nous repassons à table après avoir eu le temps d’estimer que notre arrivée dans le pack se produirait après notre passage au restaurant. Quand je remonte en passerelle, l’Investigator est visible. Le pilote des glaces est à son poste dans le nid de pie pour diriger la passerelle vers des rivières et des lacs. En nous approchant de la cible, nous déplaçons quelques énormes plaques puis nous retrouvons la mer libre. Nous ne comprenons pas le choix de l’Investigator de rester très au sud de ce pack. Il a dû vouloir rester à l’écart en craignant que le pack se referme sur lui.
Nous retrouvons en arrière plan la calotte glaciaire de l’Antarctique. Nous ne distinguons pas les glaciers, mais le profil caractéristique de cette côte glacée est bien visible.
Je pourrai donc affirmer en fin de mission que j’ai vu 4 fois la côte Antarctique : lors de mon arrivée avec l’A319 dans l’Ouest de DDU, lors de mon départ hier de DDU, lors de cette intervention et lors de ma prochaine inspection à Casey.
A 500 m de lui, le commandant lui ordonne de faire machine avant et de se mettre dans notre arrière à environ 150/200 m. Nos vitesses respectives seront limitées à 3 nœuds pour qu’en cas d’arrêt de L’Astrolabe sur une plaque, l’Investigator ait le temps de s’écarter. Le navire que nous secourrons est un navire scientifique polaire mais sans capacité de glace. S’il percute une plaque ou si une plaque venait à le heurter, sa coque subirait de graves dommages et pourquoi pas une voie d’eau. Nous retraversons le dernier lac avant de ralentir à 3 nœuds et reprendre une partie de curling avec la proue du navire. Pour sécuriser davantage le franchissement du pack par le navire scientifique, le commandant de L’Astrolabe fait jouer des propulseurs pour envoyer des tourbillons d’eau sur les plaques et obstacles. C’est déroutant de facilité et d’efficacité. Nous sentons l’Investigator fébrile. Il y a 4 membres d’équipage sur la proue à vérifier qu’aucun obstacle sous-marin ne vienne taper la coque du navire. Nous sommes descendus sur la DZ du pont arrière pour assister au chenalage par L’Astrolabe et au faufilement de l’Investigator dans cette passe furtivement libre de glace. A 14h30 le plus gros du pack est franchi. Nous formons néanmoins un convoi jusqu’à ce que les derniers glaçons flottants se dispersent.
A 15h30, le commandant nous fait une nouvelle communication pour nous annoncer la fin des opérations de sécurisation de la navigation du navire australien et à notre retour vers Hobart.
Nous sommes tous très fiers d’avoir pu nous dérouter. Ce n’est pas tous les jours que l’on croise un navire en Antarctique et s’est encore plus rare de devoir venir lui porter assistance.
L’Astrolabe n’avait jamais effectué une telle opération, et aucun des membres de l’équipage, y compris les pilotes des glaces, ne l’avait fait au préalable.
Une première !
Côté météo nous avons perdu le soleil à présent, un voile nuageux s’est formé au-dessus de nous. Chacun pense un peu dans le coin de sa tête aux conséquence de ce déroutage de 24 h sur nos conditions de navigation. Nous en serons plus ce soir au brieffing et nous aurons le temps de lé découvrir un eu plus chaque jour.
Il est 16h (heure Hobart) nous filons 14noeuds plein nord ! la houle refait son apparition. Elle est ronde et gentille.
Je la reconnais, c’est la même que ce matin au réveil.
Néophyte embarqué, je me surprends à être déjà familier de notre environnement.
Je remonte en passerelle. A mon arrivée, les baleines sont annoncées. Nouveau ballet de souffles dans l’air marin frais et nouvelles apparitions de dos et de queues avant qu’elles ne sondent.
L’heure du brieffing des activités est annoncé et nous nous regroupons pour notamment visualiser les prévisions météo de notre traversée qui reprend. Finalement peu de changement. La grosse journée devrait être celle de demain avec une houle d’ouest de 3m dans notre travers.
A la conclusion du brieffing, le commandant adresse ses remerciements aux membres de l’équipage qui ont préparé et mené l’exercice d’exfiltration du navire australiens de la polynie.
Je termine mon après-midi par une illustration colorisée de la passerelle.
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