J32 à DDU
L’affaire de ma maléole endolorie m’a un peu agitée hier soir puisque je me suis inquiété de ma capacité à marcher avec Karine lors de l’escalade des rochers de l’île Rostand. A mon réveil, la maléole est apaisée, l’œuf est désenflé, et la mobilité de ma cheville est assurée. J’entame une ascension du chemin de corde pour tester sa souplesse et me rapprocher d’un bol de café. Je porte sur mon épaule mon balluchons de linge sale qui se limite à son strict nécessaire.
En patientant pendant la lessive et son séchage, j’exécute quelques croquis que je mets en couleur. Cette séance de calme dans le canapé du salon, jambe allongée me permet de prolonger la posologie adaptée à la situation : la poche de glace pour réduire l’œdème et le blocage de l’articulation.
Comment allier plaisir et traitement médical doux !
Je reprends mes pinceaux en début d’après-midi avec la même position confortable et réparatrice (et reposante). A 15h10 je pars me préparer pour cette sortie sur le terrain. Je retrouve Karine à BIOMAR qui est le laboratoire attitré des ornithologues. Nous descendons la route qui déneige très vite par la fonte. Nous franchissons la charnière de la banquise de la baie du Pré après un ultime appel radio « Radio, radio, de Karine » « Oui Karine ? » « Avec Yannick je quitte Pétrels pour me rendre à Rostand » « Ok, c’est noté ».
La banquise se perfore de trous d’eau que fréquente l’assemblée des phoques de Wedell. Mais je marrche sur la plaque de glace en toute confiance. Le sourire de l’homme heureux se pose sur mon visage. Il y a 10 minutes m’a expliqué l’objectif de sa sortie : se rendre sur le nid d’un couple de pétrels géants pour récupérer un capteur de mesure de l’intensité et de la direction solaire permettant d’estimer le trajet de l’oiseau.
Je comprends très vite que j’aurai dans 30 minutes l’immense privilège d’admirer ces pétrels géants au plus près de leur territoire ! Quelle belle surprise !
Nous nous faufilons avec fluidité (ma cheville ne me fait plus mal bien sûr dans l’euphorie de la manip’ en cours et dans l’attention que requiert l’ascension de l’île pour atteindre son promontoire entre deux colonies de manchots Adélie et 2 couples de skuas très remontés contre les visiteurs de milieu de journée.
Nous nous asseyons sur un rocher à l’aplomb immédiat du nid objectif de notre sortie. Je découvre un pétrel géant bien allongé sur son poussin. Wahou !!!
Je bombarde Karine de 1 000 questions pour me transformer en 15 minutes en pseudo expert des pétrels moi qui tâtonne et hésite à Brest une fois sur 5 pour distinguer un goéland d’une mouette !!!
La terre Adélie est une terre de découvertes et de curiosité : autant en profiter !
Karine comprend en 5 secondes que la manip’ a échoué puisque l’adulte qui couve n’est pas le bon. Elle reviendra demain tenter sa chance en changeant peut-être de stratégie. Les ornithos ne traversent pas souvent les colonies chaque jour pour ne pas les perturber.
A ma question relative au nombre de couples présents sur l’île elle étend son bras vers l’Est et me désigne 3 aires de nids où couvent 18 adultes ! Certains ont leurs poussins sous l’aile d’autres laissent déjà leurs petits se confronter aux morsures du vent.
A cet instant, je ferme les yeux pour les rouvrir encore plus grand et découvrir un paysage de toute beauté : une banquise parsemée de phoques, avec des gommettes en forme d’ultimes juvéniles luttant contre leur faim face à l’océan pour ne pas sauter à l’eau, et ces colonies d’oiseaux ‘Adélie, Pétrels géants, skuas qui dominent le glacier de l’Astrolabe sous un ciel bleu pur et un soleil doux. Le miracle advient (un de plus !). Le silence s’abat sur nous : ces milliers d’animaux se taisent. Un cri de-ci de-là mais une ambiance de contemplation collective de ce spectacle magnifique ! nous tournons le dos à la station, nous tournons le dos à l’anthropisation des lieux. Nous sommes face au monde ! Au milieu d’animaux sauvages dans un décor préhistorique.
L’échange de la veille au soir avec Sylvain sur le retour à la confrontation de l’homme à la Nature me revient en tête. Ici la Nature est hostile et pourtant des hommes y sont venus pour la voir, la comprendre et l’observer.
Ce silence collectif de milliers d’oiseaux et animaux impose le nôtre. Nous nous faisons plusieurs fois la réflexion avec Karine de la préciosité de ce silence quasi mystique.
La grâce inattendue passée nous redescendons du promontoire pour observer les autres nids. Nous retournons dans ce bain de communion antarctique. Le temps se suspend quelques minutes. Je déclenche quelques photos, convaincu par avance de leur incapacité à transcrire ce que je ressens à cet instant face au spectacle de la vie sur terre. Des forêts birmanes et de la nature sauvage de Patagonie narrées la veille à ce survol du territoire des géants, je clos la boucle du week-end.
Nous rentrons à la station en faisant un détour vers les hauts-lieux de l’observation des manchots empereurs en visitant l’abri Prévost qui fut construit en simple planches de bois pour observer sans impact les premiers manchots empereurs. Cette cabane, en 1952, dès sa création servait aussi de « résidence secondaire « à tour de rôle aux sept explorateurs français pour se mettre en retrait du groupe et se réaligner avec lui-même quand la vie collective dans la cabane Marret devenait trop pesante et envahissante.
Je me fais la réflexion à haute vois pour la partager avec Karine, qu’aujourd’hui notre station ne comprend pas de tels lieux de mise en retrait du groupe qui culmine jusqu’à 85 personnes l’été.
En rentrant je discerne presque par hasard (peut-être étais-encore connecté aux esprits animaux, une pétrel des neiges « abîmée » qui a trouvé refuge sous les stalactites d’un iceberg emprisonné dans la banquise.
J’avais pressenti la présence d’un animal enfermé derrière les barreaux de glace d’un iceberg lui-même encerclée par la banquise. Deviendrai-je chaman l’espace d’une fraction de temps ?
« Radio, radio, de Karine » « Oui Karine ? » « Avec Yannick nous sommes revenus à Pétrel » « Ok, c’est noté, bonne fin de journée ! ».
Allez il est 22h50, j’ai l’infime espoir d’être sous ma couette dans 30 minutes et de pouvoir me repasser le film de cette magnifique journée !
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