J6 : Transfert / Retour à la côte
Il est 7h00. Ca y est mon aventure lunaire se termine.
Je m’extrais du lit de ma tente dortoir. Je m’équipe une dernière fois avec ma tenue polaire spéciale Concordia : chaussettes + sous-pull technique Merinos + polaire + combinaison intégrale + bottes + sous-gants + cache-col + bonnet + lunette.
Je parcours une dernière fois à pied la distance (300m) qui me sépare des tours de Concordia.
Je retrouve une « petite « équipe » un peu fatiguée par la fête improvisée de la veille au soir. Ricardo, le station leader, conclut notre dernier petit déjeuner par une séance protocolaire de remise de diplômes de franchissement du cercle polaire antarctique et de souvenirs (polo floqué du logo de la station de Concordia) pour les officiels.
Puis c’est le rangement de mes affaires, l’échange des numéros de téléphone pour rester en contact avec l’équipage dont j’ai partagé quelques heures de campagnes d’été et d’hivernage, les accolades fortes, et l’approche de l’avion.
Une bonne partie de la station est au pied de l’appareil pour nous entourer. Nouveau temps fort ! Comment une trentaine de personnes parfaitement inconnues il y a quelques jours, peuvent ressentir un tel lien en si peu d’heures. Mais quelles heures ! Recevoir de la visite en plein désert lunaire ! Accueillir le raid avec ces convois de caravanes chargées de matériels et de carburant ! Se perdre à 40 km de Concordia vers Little Dome C ! Descendre à 15 m sous la glace par -55°C !
Notre décollage se passe en douceur. Mon vol est juste perturbé au bout de 20 minutes par une envie pressante… que notre assistante de vol m’accorde de satisfaire dans un sac plastique … Je passe donc quelques minutes à l’arrière de l’appareil dans un froid polaire à me soulager la vessie. J’avais pourtant été prévoyant, mais …
20 minutes avant l’atterrissage, les passagers s’extraient de leur léthargie et se contorsionnent sur leurs sièges pour apercevoir la mer ! Hourra ! Retour à la côte ! Une troisième couleur oubliée depuis 6 jours vient frapper nos rétines : un bleu marine enivrant !
L’atterrissage s’exécute en douceur sur une piste ultra bien préparée et nous fait penser que notre atterrissage à Concordia avait été un peu plus Rock N’Roll.
Au pied de l’appareil et en attendant notre hélicoptère, je profite à plein poumon de cet air marin. Après un séjour oppressant et essoufflant en altitude, ce retour au niveau de la mer fait un bien fou.
Le survol de la baie vers l’archipel de la pointe Géologie est un spectacle ! Je surplombe la carte marine que j’étudiais au bureau depuis 9 mois, je devine l’île des Pétrels, la piste du Lion, l’île du Gouverneur… Ravi que les conditions climatiques me permettent une telle observation, je m’octroie un petit plaisir personnel en identifiant l’Île Hélène située dans le nord-Ouest de la baie.
Je m’amuse durant les quelques secondes que durent le vol des premiers manchots en bord de banquise qui plongent dans l’océan. Le panorama est somptueux. Mes yeux portent au-delà du glacier l’Astrolabe. Je vois parfaitement la courbure de la calotte glaciaire qui plonge aussi dans l’océan.
Puis je descends avec mon parrain au dortoir été où je passerai mes nuits lors des prochaines semaines.
Je vide mes sacs et remontent assez vite au bâtiment séjour pour retrouver les campagnards et hivernants de Dumont d’Urville. En effet, hasard à peine croyable, la banquise a totalement débâclé dans la nuit et le patrouilleur polaire L’Astrolabe est venu s’amarrer à l’instant le long des pontons flottants de l’Île du Lion voisine.
Michael, mon parrain de Pétrels, et voisin de bureau à Brest à l’Institut me fait une première visite guidée de la station en empruntant le chemin des douaniers : les passerelles périphériques donnent une vue mer impressionnante en balcon. Nous remontons du dortoir été vers le sommet de l’île en longeant un chemin de corde qui se faufile entre les colonies de manchots Adélie dont les individus sont en pleine couvaison de leur œuf (parfois deux).
C’est le choc : marcher à 1m de manchots, apercevoir les empereurs qui déambulent 50 m plus bas sur la banquise, admirer les premiers vols de Skwa, de pétrels des neiges, des Océanites de Wilson, des Damiers du cap, … Inimaginable !
La célèbre manchotière des empereurs de la Pointe Géologie est visible à l’œil nu à moins d’un kilomètre.
Je prends un autre upper-cut sous le menton en réalisant cette première visite du site : le relief. J’avais beau être prévenu sur son caractère chaotique, mais la réalité à hauteur d’homme m’impressionne : c’est un chaos de pierres, de roche, de pitons, de pentes, d’à-pics … la construction d’une station sur cette île a été un défi logistique et technique. Sa reconstruction et sa modernisation s’avèreront acrobatiques ! A n’en pas douter !
Au retour, je croise les hivernants sortants qui accueillent les hivernants entrants au gré de leur déambulation insulaire.
On sent dans les regards la fierté de ceux et celles qui l’ont fait jalousent l’ambition des nouveaux et des nouvelles qui s’apprêtent à le faire. La TA 74 relève la TA 73 : la 74 ème mission en Terre Adélie prend la succession de 73 ème mission. Les premières missions datent des années 50… il suffit de faire le décompte et de sentir le poids des prédécesseurs illustres ou non.
Le chef de district accueille donc ses nouveaux « iliens ».
La soirée se déroule autour d’un somptueux buffet préparé par les équipes de cuisine. Un régal.
Malgré les 1100 kms de vol vers le nord, le soleil ne se couche toujours pas, et la nuit polaire de cet été austral illumine ma première nuit sur la station de Dumont d’Urville que je suis chargé de moderniser.
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