J5 à Concordia
Aujourd'hui je viens de nouveau de vivre une journée intense à Concordia, et je pense que si j’étais resté plus longtemps, chaque journée supplémentaire aurait aussi été intense.
Tout d’abord, le mal des montagnes est un souvenir pour moi. Pas de chance, je redescends demain. Toujours est il que j’ai un état de forme correct qui m’a permis de :
- - Porter mon deuxième carton de ma mission ;
- - Me lever de bonne heure ce matin pour assurer mon service base de 6h50 à 9h00 : mise en place des tables, vaisselle, nettoyage de la salle de restauration
Du coup bien lancé par cette mise en route matinale, je suis parti à la découverte de la cave sismologique située à 1 100 m des deux tours. La cave est la plus éloignée possible pour être éloignée des turbulences mécaniques générées par les activités matérielles et humaines de la station mais est la plus proche possible pour qu’elle puisse être alimentée en énergie depuis la station.
Cette cave sismologique est un observatoire intégré au réseau mondial de surveillance des séismes et des alertes Tsunami. Il est suivi par l’EOST (Ecole et Observatoire des Sciences de la terre) basé à Strasbourg. L’Antarctique serait une zone blanche si les français et les américains n’avaient pas fait l’effort de déployer des sismographes à l’intérieur du continent.
Ce sismographe posé par 15 m de fond dans la glace mesure les ondes sismiques au dessus de ce dôme glacé de 3km.
J’ai accompagné Dimitri, le « PI » (Principle Investigator » de ce programme scientifique venu en campagne d’été en Antarctique (Concordia puis DDU) procéder à différentes interventions sur ses instruments (maintenance, réglages et chantier de pose d’un mode d’observation sismique d’une nouvelle génération : le capteur déposé au fond d’un forage de plusieurs dizaines de mètres) et Marco, l’un des scientifiques hivernants ici à Concordia qui fera les interventions et le suivi des observations pour 8 programmes scientifiques en lien avec la physique et les sciences de la terre (sismologie, géomagnétisme, …).
Ma présence leur permet tout modestement de documenter leurs interventions dans des conditions extrêmes (accès, exiguïté, températures, fatigue, …) par un reportage photographique.
Suivez-moi, je vais vous servir de guide.
Nous nous rendons sur place avec la délégation officielle dans un Kassbauer équipé d’une cabine de 8 places assises. Thomas nous fait encore quelques démonstrations de ses compétences de pilote.
Il nous évite surtout une marche de 1100 m !!!
Une fois sur place, nous pouvons commencer à perturber les mesures. Nos pas autour de la cave suffisent à perturber les signaux. D’ailleurs, Dimitri observe sans problème l’activité journalière de la station : les repas dans les tours qui entrent en vibration avec les pas de ces occupants, la mise en route des engins, les déplacements logistiques…
Première étape : ouverture de la trappe située sous la neige ! Il faut donc commencer par un chantier de pelletage manuel. Une fois la trappe ouverte, nous descendons dans un premier sas, puis un second. Le changement de température est saisissant : nous prenons un choc thermique de 30°C… Nous passons de -25°C à l’extérieur à -55°C à l’intérieur dans un environnement très très humide. Nous gelons sur place, nos cheveux, barbes et poils blanchissent instantanément. Puis après une pointe d’appréhension nous nous engageons dans un tunnel de glace de 45 m de long pour nous retrouver à l’aplomb des capteurs. Nous descendons les échelles verticales pour nous retrouver 12 m plus bas dans un puits rectangulaire de 3 x 3 m par -55°C. Nos respirations saturent l’air ambiant. Il faut ouvrir les planches qui protègent les niches des capteurs, puis se mettre à quatre pattes pour accéder aux capteurs et procéder aux réglages manuels. Il faut remettre tout en place et …. Et …. Et …. Remonter !!!!
Ascension d’une échelle métallique de 12 m de haut par -55°C : quelle épreuve physique ! Si le mal des montagnes est passé la capacité respiratoire est dégradée et l’essoufflement est intense à tel point que sur le palier intermédiaire, je suis à la limite de la suffocation. L’air humide saturé et ultra froid ne facilite pas ma reprise de respiration… et il faut remarcher dans le corridor congelé… Ouf, j’aperçois les sas de sortie et les deux échelles de sortie pour me retrouver au soleil dans la chaleur polaire du jour (-25°C je vous le rappelle).
Mais la manipulation n’est pas finie. Je reprends mon souffle tranquillement et je rejoins ensuite Dimitri et Marco 4 m sous la surface pour effectuer des nouveaux réglages électriques (à distance) sur le capteur qu’ils viennent de réinitialiser manuellement. Après 45 minutes de station debout sur la glace à -55°C, je sens mon pied gauche se refroidir. Je les laisse donc finaliser leur protocole et remonte fissa me refaire un bain de chaleur.
Heureusement ils ne feront pas cette maintenance et ce recentrage tous les jours : ils retourneront au fond de la cave que dans 12 mois, mais Marco devra toutes les six semaines aller régler électriquement le capteur à l’entrée du tunnel et ce par toutes les conditions de température (-80°C) , de lumière (nuit polaire) et de vent (blizzard) … Et sans Thomas au volant pour l’y conduire. Heureusement il y a des vélos électriques sur la station ;-)
Après cette matinée rafraichissante nous rentrons pour l’heure du repas à la station en empruntant le GR local long de 1100 km. C’est là que j’ai vu que j’avais retrouvé une bonne condition physique.
En chemin nous apercevons Manon, l’hivernante en charge des programmes de glaciologie et de neige, toute seule au milieu du désert en train de réaliser des prélèvements de neige fraîche.
Nous sommes trois, elle est seule, simplement reliée à la station par sa radio.
« Manon to radio station, I leave the station to go to the snow area »
« Radio station to Manon, are you fine ? »
« Manon to radio station, Yes I am »
« Manon to radio station, I’m back to the station »
Pour vous donner l’importance de la prise en compte de la sécurité dans les sorties autour de la station, je me suis fait remettre une radio à mon arrivée.
La marche lente sur le GR sous ce soleil polaire à son zénith nous réchauffe et achève de nous ouvrir l’appétit. Je me dévêts dans le couloir d’entrée de la station de mes épaisseurs : bottes, caleçon long, chaussettes de laine, tricot de peau technique, sous-pull en mérinos, polaire, sous gants, gants, tour du coup, buff, bonnet, lunette de soleil… Je garde mon tee shirt et mon jean, et mes claquettes chaussettes très tendances (j’ai laissé mes charentaises au dortoir pour être isolé du froid en marchant sur le plancher en bois). La température de la station est agréable, mais sans plus. Suivant la fatigue, on peut garder la polaire sur soi.
Au menu ce midi : pâtes italiennes, poulet à la basquaise, fromage, orange.
Puis c’est l’effervescence dans le salon pour un moment de regroupement collectif improvisé autour de la machine à café italienne où chacun vient proposer ses services pour remettre aux autres des cafés serrés.
La respiration des personnels de la station est très surprenante. Le groupe se forme, se déforme, se répartit, se retrouve, se rassemble, se dissout … au gré des activités des uns et des autres. Nous sommes actuellement 70 personnes sur la station : les hivernants, les campagnards, les membres du raid. Demain, un groupe redescendra avec moi par avion à DDU. Mercredi le raid reprendra sa route vers son chez lui (Cap Prudhomme). Un avion remontera d’autres personnels en provenance de DDU. Une autre forme de respiration des personnels de la station.
13h30. Chacun repart à ses activités.
Je retrouve Greg, le responsable des opérations antarctiques pour une visite avec notre délégation des caravanes du raid. Mon camarade Anthony, chef du raid, nous accueille.
Toutes les cuves et les traineaux qui transportaient les 200 tonnes de matériel sont répartis sur la plateforme logistique. Le convoi du raid se résume à sa plus simple expression : les 6 tracteurs, les kassbauer et les 4 caravanes de vie :
- - La caravane de vie (2 x 4 couchages + une salle de restauration pour 10 personnes)
- - La deuxième caravane de vie (2 couchages et stockage de matériels )
- - La caravane de stockage (pièces détachées, outillages, vivres…) Ici les frigo/congélos sont à l’extérieur
- - La caravane énergie avec le groupe électrogène, le fondoir et la salle de bain.
Anthony nous explique en détail le mode de vie d’un raid :
- - Réveil, puis embauche à 7h30 avec le démarrage des tracteurs
- - Pause technique de courte durée
- - Repas de midi au gré de la fatigue et des difficultés
- - Reprise du convoi
- - Arrêt du convoi et mise en mode campement
- - Opérations techniques : refulling, maintenance, inventaire des charges….
- - Toilettes et intendance
- - Repas
- - Dodo
Une vie de convois dans un désert blanc avec ces ennuis, ces galères, ces joies, …
Pendant notre visite, les techniciens mécaniciens sont en pleine effervescence technique. L’escale ne dure que 3 jours. Il faut tout réparer, vérifier, contrôler, …
Ils repartent mercredi vers Cap Prudhomme.
Je ne dévoile pas plus de la magie qui entoure ce raid car seuls ceux et celles qui y prennent part peuvent en parler
A 16h00 je suis de retour à la station où j'effectue un petit tour des lieux.
Ce tour de la station est étrange car elle est quasiment vide. Tout le monde est actif pour optimiser au maximum chaque heure de présence sur le terrain.
Il y a une photo énigmatique dans le livre des frères Lepage où l'on voit un chercheur sortir de cette cave. Il y a tres peu de precipitation annuellement, mais celle ci se fait recouvrir petit à petit par la neige des congères. Comment gèrent-ils cela ?
RépondreSupprimerExperience impressionnante que de ramper dans ces galeries sous-terraines !
Jo
Un grand merci Yannick pour cette visite virtuelle à travers tes commentaires qui nous font vivre un peu de ta superbe aventure... Bon courage je t'embrasse. Françoise.
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