J23 à DDU
Le trou d’eau. Il est à 20 m de moi.
Je longe la baie du Pré puis le chenal Pedersen, en espérant ce soir renouveler l’expérience avec l’un des deux pétrels géants de l’Île. Je fais attention à rester du bon côté de la charnière. A rester sur la terre ferme. Elle grince de nouveau signe que la débâcle du bras de mer entre le glacier et l’archipel ne va pas tarder à s'amorcer. Au loin j’entends des grondements. J’imagine sans le voir que des morceaux du glacier se détachent sur ses flancs et plongent dans l’eau pour se transformer pendant quelques années en icebergs.
Un autre bruit apparaît dans mon champ auditif. Un bruit sourd. Je ne le comprends pas ce bruit. Il ne m’est pas familier. Je cherche à l’associer à un phénomène. Je me fige et observe. Soudain, je perçois une imperceptible ondulation du sol glacé sous mon regard. La banquise devant moi ondule avec d’amples mouvements de longue période.
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La banquise se défait en souplesse. Les ondes de marée et les houles lointaines se répercutent dans le fond de l’anse et font ployer puis plier les tonnes de glace. La mer fait sa mue. Elle se débarrasse de sa carapace polaire pour retrouver l’espace d’un été sa souplesse hydraulique.
Je me rends compte à quel point depuis mon retour à la côte, je suis sensible aux phénomènes maritimes hydrodynamiques : des vagues, des trains d’ondes, un ressac, un léger déferlement, la marée, … Je n’ai pas connu l’étendue océanique figée dans sa banquise sur plusieurs dizaines de kilomètres. J’ai trouvé à mon arrivée un coin de baie encore bloqué dans sa gangue congelée. Mais très vite les ondes marines de surface et les bruits hydrauliques ont attisé mes sens finistériens.
Mon regard se recentre sur le trou d’eau. J’y devine dans les quelques plaques de glace des formes sombres. Est-ce la tranche d’une plaque ? Est-ce un Adélie ? Non je découvre la présence de deux phoques de Wedell. Ils passent tous les deux quelques minutes en surface de cette mare puis plongent sous la banquise.
Ils réapparaissent de l’autre côté de la baie dans un trou d’eau plus long. Ils reviennent dans le trou qui me fait face, vite rejoint par un troisième puis un quatrième compère. Ils ondulent à 4 dans cette piscine antarctique. Je reste les observer sans que rien ne se passe. J’espérais intérieurement que l’un d’eux se sentent des envies d’exploration sur la banquise, mais non. Ils semblent jeunes. Les anciens s’étalent de tout leur long sur la banquise à quelques hectomètres d’ici comme des limaces. L’un d’eux se rapprochent du bord d’un des bassins proches de lui et se laisse glisser dans l’eau sans grâce.
Le froid du soir me brûle les doigts – je ne porte que mes sous-gants en laine. Alors je regagne le dort’été, avec l’espoir d’une nuit un peu plus longue que les autres, permise par un coucher plus précoce. A l’heure qu’il est, il est 23h41 et je tape ces quelques lignes… Il y a fort à parier que je ne dormirai pas plus tôt ce soir. Tant pis, j’ai profité d’un grand spectacle ce soir et ce ballet aquatique de phoques a effacé ma fatigue.
Hier, lors de notre soirée jeudi de la science, Simon nous avait plongé dans une expérience sensorielle auditive particulière. Nous avions plongé le séjour dans le noir et nous étions installé le plus confortablement possible. Nous avons laissé nos sens plonger dans quatre bains sonores surpuissants. Simon a réalisé des enregistrements de la nature à l’état sauvage où aucun bruit anthropique n’est audible. Il nous plonge pour commencer dans notre quotidien. Il a placé un micro sur une falaise de l’Île et pu capter les champs métalliques et gutturaux des oiseaux qui nous entourent : damiers, manchots Adélie, Pétrels, skuas, …Au bout de deux minutes nous pénétrons sans qu’il nous en avertisse dans une forêt primitive russe où pendant trois semaines il a programmé le déclenchement d’enregistrements sonores pour capturer les chœurs des oiseaux de la canopée et du sous-bois. L’effet est puissant car l’audition de sons familiers oubliés depuis 1 mois me transporte immédiatement en Europe. La capture suivante est intrigante. Elle se passe sous l’eau mais il m’est impossible d’identifier les animaux enregistrés. Simon nous révèlera qu’il s’agissait d’un baleineau et de sa mère qui portait le dispositif microphonique sur son dos. Enfin le dernier enregistrement me plonge dans un poste TSF avec des bruits venus de l’espace. Il me semble qu’il s’agit de bruits électroniques. Il n’en est rien. Il s’agissait de sifflement sous-marins de phoques. Inédit ! Je ne le supposais pas !
Un bel exercice que nous prolongeons comme à notre habitude par des questions réponses.
En deux soirées polaires, j’aurai donc approfondi ma connaissance des phoques dans leur univers polaire. Wouahoou ! Je me pince !

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