J19 à DDU
Aujourd’hui c’est le 25 décembre. Je me réveille en me souvenant de ma promesse et en étant dans les temps pour l’honorer. Après 15 minutes d’ascension du col qui me sépare de la station haute, je décroche un téléphone pour saluer les 15 convives réunis autour d’un plateau de fruits de mer, et de crabes dont on me murmure à l’oreille qu’ils étaient délicieux ! Avant qu’ils n’attaquent les fabuleux et délicieux desserts concoctés par Hélène, je converse quelques instants avec la tablée réunie autour du haut-parleur. Je suis face à la baie de Pointe-Géologie que j’observe à travers les hublots de mon vaisseau de pierre et de glace !
Je suis un peu en décalage avec eux, tout comme eux sont sans doute en décalage avec moi.
Je suis dans ma bulle polaire en train de vivre une expérience unique. J’essaie de la faire partager, mais tout comme moi qui depuis 9 mois essayait tant bien que mal de m’imaginer les Îles des Pétrels, du Lion, le Cap Prudhomme, je pense qu’il est difficile pour eux de percevoir la magie des lieux ! Autant l’ambiance lunaire de Concordia m’avait coupé le souffle, au sens propre comme au sens figuré, autant le décor de la station Dumont d’Urville est féérique. Je suis très heureux d’être passé 5 jours à Concordia. Je suis très heureux de rester 5 semaines à Dumont d’Urville. Les émotions n’ont rien à voir. J’ai pris un choc avec les premières, je me délecte des secondes.
Après cet échange avec l’Armorique, je retrouve mon insularité antarctique.
Je retrouve aussi la solidarité entre les habitants et j’aide Sophie en suppléant le réveil tardif de son coéquipier de service base. Cela me donne l’occasion de réviser les tâches que j’aurai à réaliser le 5 janvier prochain. Je nettoie avec elle le séjour en ce lendemain de réveillon de Noël.
Comme par enchantement, 62 lutins sortent tous ensemble de leur cachette à 12h15 à l’heure du repas (de la daube provençale accompagnée de tagliatelles).
Il est temps de retrouver l’esprit de Noël et nous nous retrouvons dans l’espace détente du séjour pour une après-midi de jeux de société. Dix joueurs, puis quatre, puis cinq … nous enchaînons les parties !
En fin de journée, je profite de la luminosité ambiante pour descendre sur le quai de l’abri côtier et y observer un nouveau groupe de juvéniles qui se trémousse de frousse devant l’océan ! Je découvre un jeune punk, un bisounours avec un coeur dessiné sur son pyjama, et j’assiste hilare à l’entrée en scène, telle un chien dans un jeu de quille, du manchot Adélie qui slalome autour des juvéniles, bien décidé à en précipiter un dans l’eau. Tout le monde s’écarte pour dessiner un ring ou une piste de danse au choix. La chromatique noir et blanc des acteurs me fait naturellement penser à Charlie Chaplin dans une scène de ses films.
Une fois ma séance du spectateur terminée, je remonte au séjour, en observant de nouveau des vols stationnaires de skuas au dessus de ses proies. C’est impressionnant de voir ces oiseaux stabiliser leurs vols avec une telle facilité dans des courants d’air bien puissants ! Quelques plumes suffisent pour répondre à la puissance musculaire de ces machines volantes.
L’appel du décor sonne quelques minutes plus tard ! La lueur du couchant dans l’archipel renforce l’attrait spectaculaire sur mes yeux ! je repars pour une randonnée, appareil photo en bandoulière. Erwan m’avait pourtant bien dit de garder mon appareil au chaud dans ma veste avant de dégainer et déclencher. J’oublie son conseil, l’appareil à portée de main.
Je me rince les yeux des couleurs chatoyantes et pastel qui caressent les icebergs, les faces des glaciers et des nappes de neige qui serpentent sur la banquise tamisées par les rayons du soleil déclinant. Je mémorise ces photons multicolores dans leurs gammes de tons pastels sur mes pixels numériques de ma boite à souvenirs. J’admire, je photographie. Je contemple, je photographie. Je m’extasie, je photographie.
Tout à coup, j’entends un bruit mat dans mon dos, je prends une, puis deux photos, avant de me retourner. Je découvre à vingt mètres de moi un pétrel géant (sans doute un mâle, renseignements pris). Je reste stupéfait. Comme le dahut dont j’avais entendu parlé mais que je n’ai jamais vu, j’avais renoncé à imaginer ma rencontre avec lui. Christophe et Coralie m’avait parlé de son nid sous la DZ, mais j’imaginais ce nid bien caché.
Et le voilà à vingt mètres de moi. Je ne sais pas ce qu’il veut me manifester. Son règne territorial ? Sa curiosité ? Sa force face à ma fragilité d’humain qui tournait le dos à ce descendant direct des oiseaux préhistoriques ?
Je le regarde courir dans la faible pente pour s’éloigner d’un vol rasant vers les sommets de l’Île Rostand dans le sud-Ouest du chenal Pedersen.
Je me remets de ces émotions primitives en imprégnant ma carte mémoire de nouvelles photos envoûtantes de ce décor de rêve.
J’admire cette banquise dorée submergée par cette brume étincelante qui sillonne les couloirs à grande vitesse à contre-jour du couchant, de laquelle émerge un Îlot sur lequel se dresse un groupe d’Adélie tels les naufragés de la méduse.
Il est 6h50, mon réveil sonne, je m’extraie de mon sommeil. Je jette un œil par le hublot et me rend compte que la baie a débâclé. Les eaux sont libres. Il s’en est fallu de quelques heures que cette merveille et cette rencontre hors du temps avec un oiseau préhistorique n’aient existé que dans mon rêve.
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