J16 à DDU
Ma trajectoire de vie n’aurait pas dû croiser celle de Jean-Luc et la sienne n’aurait pas du croiser la mienne. Et pourtant ce soir, nous avons papoté avec un plaisir complice.
Je ne connais pas l’âge de Jean-Luc, cela ne m’importe pas. Il est français naturalisé australien et réside à Perth. Il aime l’Antarctique.
J’ai 51 ans, je suis français et réside au goulet de Brest. Je découvre l’Antarctique.
Jean-Luc a participé aux deux premières campagnes d’été de la construction de la station franco-italienne de Concordia. Il a monté les structures métalliques des deux tours et les panneaux périphériques alors qu’il n’y avait qu’un camp d’été sommaire à leur disposition.
Il a ensuite fait deux hivernages à Dumont d’Urville en 1992 et 194, puis d’autres hivernages dans les subantarctiques et d’autres campagnes d’été. Embauché comme technicien/ouvrier polyvalent à Dôme C, il a défendu becs et ongles comme les skuas et les fulmars, l’idée que les menuisiers avaient une place pleine et entière au cœur de l’hiver austral. Il a eu gain de cause et aujourd’hui dans sa lignée, plusieurs générations de menuisiers reviennent chaque hiver et chaque été dans les stations. Il est venu et revenu. Il a toujours aimé ses missions en occultant le mauvais pour essorer le bon et le merveilleux. Il a la camaraderie attachante, Jean-Luc. Nous avons sympathisé autour de sa connaissance des chantiers de construction des deux stations. Il m’a dévoilé quelques anecdotes (très peu, nous ne nous connaissons que depuis 10 jours) dont je ne soupçonnais pas l’existence. Ici, la parole est simple, naturelle, deux mots, 10 phrases, une heure…. On se croise dans la station, on se perd de vue, on se retrouve à table … C’est une vie en communauté étonnante. Rien ne nous lie mais tout nous relie. Inconnus nous devenons coéquipiers de mission. Ici, on demande à quelqu’un si on peu l’aider. On ne force pas les choses. On attend que notre proposition soit acceptée. C’est tacite. Simple. Les réponses sont franches, directes. Les remarques ou refus sont acceptés. On respecte la compétence et l’intelligence d’autrui. Durant la campagne, puis durant l’hivernage, il y aura j’imagine des couacs, des heurts, mais implicitement chacun sait qu’il faudra les surmonter pour poursuivre l’aventure humaine épuisante des 4 mois de chantiers d’été harassants (Didier vient de rentrer au bureau changer d’habits après l’opération de transfert de carburants débutée 16h plus tôt et qui s’est terminée dans un froid qui les cisaillaient) et pour les hivernants s’enfoncer dans la nuit polaire pour des tâches régulières, métronomes dans cette nature environnante hostile.
En parlant avec Jean-Luc, qui a posé son empreinte sur l’Antarctique il y a 31 années, je prends conscience de cette puissance collective de bâtir une oeuvre humaine à hauteur de la rigueur du climat et des éléments. Jean-Luc m’évoquait la beauté des paysages périphériques de la station australienne de Davis où il a travaillé en 2016. Il a adoré.
Jean-Luc interrompt la discussion en me disant simplement qu’il est fatigué.
Je croise Bérénice avec qui je parle athlétisme.
Puis je croise Stéphane avec qui nous avons pris un selfie pour l’envoyer à Nico et Juliette, maraîchers à Ploumoguer, des connaissances communes. Il n’a toujours pas pris le temps d’envoyer ce selfie. Je récupère les numéros de nos amis et nous procédons à l’envoi du message. Il est 22h, je devrai aller me coucher, mais je veux aussi profiter de ces moments où les conversations dans des directions insoupçonnées avec des gens qui transmettent leurs passions quelles qu’elles soient. Avec Stéphane nous parlons chantier de maison à retaper et entreprenariat des artisans. LA discussion se prolonge.
Je me surprends à penser qu’il y a encore trois semaines, je n’avais pas imaginé à quelle hauteur la richesse des relations humaines serait aussi forte et réparatrice.
Un vrai baume humain. Je suis sociable et très porté sur les échanges avec les gens que je croise. Ma curiosité m’aiguillonne, mais je ne pensais pas vivre ces moments à telle intensité. Depuis mon départ de Brest, j’ai croisé Etienne, que je ne connaissais pas et qui m’a accueilli royalement à Melbourne, puis j’ai formé un premier groupe avec 10 personnes qui ont été catapultées au milieu d’un groupe de 60 résidents de Concordia, aussitôt rejoints par 10 raideurs remontés de la côte. Mon premier groupe s’est défait, et je suis redescendu à la côte retrouver 80 autres résidents de Dumont d’Urville dont une vingtaine sont partis au bout de 5 jours. Nous voilà 64 pour quelques jours. Nous allons passer les fêtes de fin d’année ensemble. Tous ensemble. Les prochains visiteurs ne sont annoncés que le 4 janvier prochain. Puis ce sera à notre tour de partir.
La rotation des groupes est un leitmotiv qui rythme la vie des stations.
Cela décuple l’énergie pour aller partager quelques mots et quelques heures avec les autres.
En parlant d’énergie, je vais aller m’allonger au dort’été maintenant que les journées raccourcissent !!!
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