J14 à DDU
Je me disais hier soir en terminant la rédaction de mon article, qu’il me serait de plus en plus difficile de trouver des angles narratifs et des sujets photographiques (surtout en partageant entre 20 et 40 photos).
Face à la page blanche ce soir, je réalise qu’il est au contraire facile de me lancer sur un sujet imprévu, inattendu, ou légèrement décalé.
Je vous propose de vous inviter dans une dimension sensorielle insoupçonnée tant je vous ai inondés d’images depuis quelques jours. Je sens que vos yeux saturent de belles images animalières. Depuis que je suis arrivé à Dumont d’Urville, j’ai un sens qui travaille beaucoup, il s’agit de l’ouïe.
Les animaux tout d’abord émettent des bruits variés selon leurs espèces et selon qu’ils soient poussins, juvéniles ou adultes. En ce moment, il y a les skuas, les pétrels, les océanites qui ont chacun un cri spécifique et reconnaissable ; il y a ensuite les manchots : les empereurs adultes, les juvéniles empereurs qui ont deux cris, les Adélie adultes, les poussins Adélie qui viennent d’éclore et dont les piaillements révèlent leurs présence ; il y a les combats entre les Adélie, pour un caillou volé, repris, re-volé,… Tout ce beau monde siffle et crie en même temps.
Les machines ronronnent et sonnent. La lame de déneigement tourne beaucoup en ce moment pour défaire les congères avant n°1.
L’hélicoptère survole la station 5 à 10 fois par jours pour aller déposer les matériels et les personnels sur leurs lieux d’expérimentation (en ce moment les glaciologues se rendent sur le glacier de l’Astrolabe et sur la calotte).
Puis il y a les bruits de l’eau. L’eau qui s’écoule en torrent dans les pentes de la station. La température est autour de 0 en ce moment et la neige fond.
Tout à l’heure au détour d’un reportage photographique sur un ouvrage que mes collègues n’avaient jamais vu déneiger (le vieux quai de débarquement au sud de l’île dans l’anse du Pré) j’ai été surpris par un « feulement » dans mon dos. Je me rapproche de la fissure qui émettait ce bruit sourd et continu, persuadé de découvrir un phoque en fond de la brêche. Rien. Le bruit continu. Après quelques minutes de réflexion, je me rends compte que la marée occasionne un déplacement de la banquise sous mes pieds et que je me trouve exactement à la charnière entre la terre ferme et la banquise. Du coup, c’est bien un vieux bruit de charnière rouillée que j’entends. La banquise est bruyamment en flexion toute proche de la rupture.
Il y a le bruit des radios qui crépitent et qui s’animent des voix entre les personnels « Clochette, clochette, de Nina ! » « Oui Nina ! » L’hélico arrive à 17h à la DZ haute, tu fais helper » « Bien reçu, j’y serai, terminé ». Mon bureau jouxte le bureau en charge des opérations autant vous dire que je vis aux pulsations de la station.
Il y enfin le bruit du vent, qui crée des harmoniques en faisant vibrer les câbles, les lisses, les gardes-corps, les tubes, …
Et il y a la magie de la musique qui provient de l’instrument météorologie qui mesure le vent. Selon sa force il crée un bruit mélodieux qui me caresse les oreilles chaque soir depuis mon poste d’observation sur la terrasse de lâcher de ballon où je fais ma pause contemplative d’avant endormissement.
Ce soir, comme vous l’avez vu sur les photos, j’assiste aux départs de plaques de banquise avec les intrépides et facétieux Adélie à la proue et à la poupe, tandis que 5-6 juvéniles prostrés restent au milieu sur leur piège flottant et dérivant, mais fragile comme un carreau de vitre qui se brise à chaque mouvement ondulatoire de la mer. A moins que ce ne soient les Adélie qui unissent leurs efforts de part et d’autre de l’immense plaque pour la faire ployer et casser en son milieu jusqu’à propulser les juvéniles empereurs dans l’eau. On croirait que les Adélie sont les korrigans des glaces !
Pour preuve, il suffit de les regarder sans scrupules courir après un juvénile empereur pour le rapprocher du bord de la banquise et recommencer, sans cesse, sans lassitude. Je me demande bien ce qui les amuse … ou pas !
PS : je suis heureux de vous annoncer que j'ai enfin réussi l'exploit inouï de réussir à photographier un Adélie surgissant des flots avant de retomber à la verticale sur la banquise et de se rétablir dans une glissage plus ou moins contrôlée. Leur vitesse d'exécution est si stupéfiante qu'elle dépasse la vitesse d'obturation de mon appareil photo réflex numérique pourtant dernier cri !
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