J10 à DDU partie 2

L’Astrolabe fend la mer et prend le large entre les icebergs. 

Nous tournons les talons pour reprendre nos activités et une corvée de vivres qui va ressouder le groupe après cette séquence émouvante du départ des hivernants sortants.

En arrivant à la hauteur de la banquise qui barre le chenal Buffon à quelques mètres de la proue du patrouilleur polaire qui était amarré là il y a quelques minutes, nous retrouvons les autochtones ancestraux de la région : les manchots !

Les manchots Adélie plongent, s’ébrouent, remontent, s’ébrouent, replongent, …. Bref ils s’amusent ! En fait non, ils vont aussi pêcher pour se nourrir à tour de rôle. Le mâle se nourrit pendant quelques heures puis remontent au nid où il prend la place de la femelle pour couver, qui à son tour part pêcher, et ainsi de suite. L’éclosion des œufs est imminente (les premiers oisillons ont été observés par les scientifiques). Il y a quelques semaines, la banquise étant plus lointaine, les manchots s’absentaient plus longtemps à tour de rôle : pendant plusieurs jours en fait ! La débâcle ayant fait son œuvre de rapprochement du garde-manger (le krill qui pullule sous la banquise), les manchots adélie réduisent leurs absences. Ils ont reprit des forces. Vue de la berge, il semble s’amuser !

 

A leurs côté, cela rigole moins ! Les manchots empereurs s’approchent aussi du bord de l’eau pour venir se positionner sur leur plongeoir glacé.  Ils ne sont pas seuls. Ils sont accompagnés de juvéniles. Ils les guident vers leurs garde manger. Les manchots empereurs ont passé l’hiver dans leur manchotière à moins d’un kilomètre d’ici. Comme les manchots Adélie actuellement, les manchots empereurs ont eux aussi effectuer des allers-retours harassants vers la mer et leur garde manger depuis la ponte de leur œuf. Une fois son œuf pondu, la femelle a confié sa progéniture protégé par une fine coquille au mâle qui va conservé le précieux ovoïde sur ses pattes isolantes et sous sa fourrure réchauffante. La femelle fatiguée par la gestation et la ponte se dépêche d’aller se nourrir et reprendre des forces. Sa marche pourra être longue jusqu’au pack selon l’avancement de la fonte de la banquise. Certaines années c’est loin, d’autre années c’est très loin. En tout état de cause, elles pondent sur une banquise solide, pérenne ou au dessus d’îles ou continent pour être certaines qu’en cas de débâcle les poussins ne se noient pas. (Les poussins ne sont pas capables de nager avant d’avoir effectué leurs mues et porté leur pelage de nage).

Les mâles attendent de longues journées et semaines, avant que la femelle revienne ragaillardie au moment de l’éclosion. Elle pourra nourrir son poussin. Si l’œuf éclot trop tôt avant son retour, le male n’aura que quelques jours de nourriture a régurgité à son poussin. Idem si elle effectue une trop longue marche pour atteindre une banquise trop éloignée de la manchotière.

Puis le mâle s’en va reprendre les quelques kilos perdus en allant pêcher en mer (il peut perdre jusqu’à la moitié de son poids et de sa graisse (il passe de 45 à 25 kgs). La femelle prend en charge le poussin et le nourrit de sa nourriture en la lui régurgitant. Puis il revient. Puis elle repart. … Face au blizzard hivernal, les formations en tortue s’enchaînent pour protéger les poussins du froid glaçant qui pénètrent leur duvert.

En décembre, les premiers juvéniles ont terminé leurs mues, et leurs parents se préparent à gagner le large pour une saison estivale de 4 mois de nage vers les 60ème et 55ème parallèle. Ils passeront 4 mois en mer sans toucher terre (ou presque). Ils nageront et dormiront en mer, et plongeront se nourrir sous les flots tempêtueux de l’océan. Quelques jours avant leurs départs ils arrêtent de nourrir progressivement leurs juvéniles qui se transforment. Puis ils tournent eu-aussi les talons et effectuent leur dernier plongeon. Les juvéniles se retrouvent seuls dans la manchotière à une distance variable et aléatoire de la mer, selon la débâcle de l’année. Cette année, la glace était à 7 kms il y a 7 jours puis à 800 m depuis mardi. Ils comprennent progressivement en observant des adultes que le garde manger se trouve à l’eau et s’enhardissent le ventre vide pour aller chercher quelques calories en mer…. Il est 15h30 en ce samedi et les voilà donc sur leur plongeoir à quelques décimètres de leur garde-manger. Problème ! Gros problème ! Ils n’ont jamais plongé ! Ils n’ont jamais nagé ! Et ils voient les adultes quelques centimètres au bord du vide, au dessus de l’eau. S’en suit une longue phase d’hésitation, de tobogging, de demi-tours, de bousculades. Tout ce petit monde se presse sur un fragile et ridicule promontoire, toisé par les centaines d’adélie qui plongent et replongent sans cesse.

Puis les empereurs adultes craquent, ils plongent. Restent les juvéniles et quelques adultes garde-chiournes. L’attente se prolonge. Aujourd’hui, et pour le plus grand plaisir de notre petit groupe antarctico-néophyte resté assisté à ce spectacle grandiose, l’attente ne sera pas trop longue (et quand bien même le soleil est de la partie). Trois adultes plongent, les autres courent derrière, un juvénile se fait entraîner, entraînant son copain puis sa copine, et tout ce beau monde se retrouve dans l’eau glacé pour la première fois. Vous imaginez le choc ! Apprendre à nager en secondes ! Le plongeon s’apparente à une chute, mais je vous laisse vous rappeler la technique requise pour apprendre à nager et la coordination vitale qui évite la noyade. Ici non ! pas le temps de prendre sa bouée ou ses brassières. Les juvéniles ne remonteront pas sur la banquise trop haute. Une fois dans l’eau ils y resteront 3-4 ans sans toucher terre. L’expression « Se jeter à l’eau  «  prend ici tout son sens !

Mais tout le monde n’a pas été courageux ! Et non ! Cette force mentale et physique n’est pas l’apanage de tous les juvéniles. Un groupe de peureux a déjoué la ruse et fait demi-tour. Les garde-chiourne, veillent au grain et les observent reculer et faire marche arrière toute en direction de la manchotière. Au bout de 5 m, après avoir franchit d’un bond la fissure placée devant eux, ils ressentent certainement la faim. Ils s’arrêtent, tournent la tête et prennent conscience que leur salut sera aquatique. Ils trainassent à présent, ils circonvoluent, ils zig-zaguent, ils titubent, ils hoquettent, ils bombent le torse, font les fiers et enfin se décident sans plus attendre à rejoindre la troupe sous-marine. Les plus faibles mourront très vite, incapables de se nourrir, les moins « mués » seront gênés dans leur nage et mourront aussi, les pertes seront nombreuses. Elles s’ajouteront aux pertes terrestres de la colonie pendant l’hiver. Les adultes reviendront l’année prochaine dans la même manchotière (pourquoi ? Comment ? Mystère et boulle de gomme). Les juvéniles nageront pendant 3-4 ans en moyenne avant de regagner l’Antarctique, également au même endroit (pourquoi ? Comment ? Mystère et boulle de gomme).

Nous aussi nous ébrouons à notre tour, amusés par la séquence et le souvenir de nos fous-rires devant les coups de nageoires des Adélie facétieux dans les fesses des juvéniles Empereurs pour les pousser dans l’eau. Et nous regagnons la station haute au son de notre radio qui grésille « rassemblement » sur la place pour les corvées de vivres. Nous accélérons le pas dans la montée et marquons tout de même un arrêt, époustouflés et essoufflés, devant la vision d’un petit poussin pointant son bec noir sous le duvet du machot adélie qui le couve.

La radio grésille de nouveau. La chaîne humaine de dépotage de cartons nous appelle ainsi que le repas revigorant et réconfortant du soir : une bonne choucroute avalée après les crudités du jour !

PS : la nuit aura été longue et réparatrice après mon premier appel téléphonique d’une heure avec Hélène et Isalyne. Les êtres humains, au contraire des manchots, vivent de sentiments. Et c’est très bien ainsi.

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