J10 à DDU partie 1
La journée va être chargée en émotions.
Tout à l’heure, les hivernants sortants de la TA 73 vont monter à bord de L’Astrolabe pour s’extraire de l’Antarctique. Pour eux, tout aura un goût de dernière fois : dernier lever, dernier panorama de l’archipel, dernier déjeuner, dernier sourires, dernières conversations, …
Les instructions du chef de district (le DISTA, pour chef de DIStrict Terre Adékie, à Kerguélen c’est le DISKER, à Amsterdam, c’est le DISAM, à Crozet, c’est le DISCRO) tombent régulièrement sur l’enchaînement des séquences : rassemblement des derniers sacs, heure du repas, départ du personnel pour l’Astrolabe, heure de décollage du dernier hélico, …
Mais elle va être aussi chargée en émotions pour les hivernants entrants qui dans quelques heures vont prendre leurs postes pour 365 jours durant. Le compte à rebours va se déclencher pour eux à l’appareillage du patrouilleur polaire. Ils vont prendre quelques kilos de responsabilités et devoir se débrouiller seuls. Ils vont aussi voir s’éloigner pour de longs mois les personnes avec qui ils viennent de partager quelques bons moments.
La matinée s’étire sans intensité. Les pulsations du temps semblent ralentir pour la première fois de mon séjour. A midi, tout le monde se rassemble au séjour et en ressort 1h plus tard pour un défilé collectif vers l’Île du Lion où est amarré L’Astrolabe. La file indienne emprunte le réseau de passerelle et longe successivement le séjour, la centrale, le siporex, le laboratoire Biomar, le shelter Caroline, la colonie Antavia, puis après avoir enjambé la rambarde traverse à pied la banquise du chenal Buffon où les Adélie et les Empereurs se croisent sans jeter un regard vers ces humains qui trainent sans en-train leurs bottes polaires jusqu’au quai.
Vient la parenthèse d’intimité des groupes, les accolades, les hugs, les sourires, les poignées de main, les baisers, les larmes … Elle s’étire au rythme lent des ordres du bord. L’appareillage est fixé à 15h00. Les premiers hivernants se rapprochent du navire, mais le protocole prévaut. L’ambassadeur des pôles est invité par le commandant à monter à bord en premier. Puis les hivernants se hissent sur la coupée et se glissent dans la coursive sans un regard derrière eux. Ils resurgissent quelques minutes plus tard au bastingage du deuxième pont et nous surplombent d’une bonne quinzaine de mètres.
J’y aperçois Amaury, le chercheur spécialisé en Astronomie rencontré à Concordia. Nous nous saluons d’un ample mouvement de bras et un large sourire. Une rencontre fugace mais intense dans le partage des enjeux de recherche polaire.
Pendant ce temps, Thomas Pesquet scrupte l’horizon. Il semble avoir été touché par la vie dans nos stations. Il s’était sans doute bâti une image de ce qu’il allait y trouver fort de sa double expérience d’hivernant de la station ISS. Mais je pense que la loi du nombre l’a emporté. Le regard panoramique qu’il jette sur cette calotte glaciaire antarctique fragile semble empreint d’une petite sourdine mélancolique. Chapeau à toi d’avoir consacré 3 semaines de ton année et de ton rythme d’enfer pour venir te frotter au mur de l’Antarctique : froid, silence, vent, mal des montagnes, soleil, fiesta collective improvisée,
Le vent fort du matin s’est calmé, les rafales de 40 nœuds se sont tus. Le silence règne. Les procédures de mise en route des machines et du brieffing de l’équipage prolonge l’instant qui précède le départ. Il deviendrait presque trop long ce départ. Sur le remblai de l’Île du Lion, nous nous impatientons, et nous dégourdissons quelque peu les jambes. Je marche vers le nord de l’Île, pour me poster à un point de vue qui me permettra de visualiser et documenter la manœuvre nautique du navire dans le chenal pour mettre avant toute vers Hobart. Professionnel le gaillard ! (Mon collègue du service achats et marchés venait de m’informer la veille que le marché d’assistance à la définition des nouveaux ouvrages portuaires nécessaires au développement de Dumont d’Urville venait d’être notifié)
La sirène du patrouilleur accélère les ordres de largage des haussières. Le Patrouilleur pivote dans le chenal et fait machine arrière pour une ample courbe qui lui fait mettre marche avant toute dans l’axe de la sortie de la baie. Les fumigènes de toute part emportent les derniers souvenirs vers le large.
Quelque temps plus tard, au moment de notre corvée de vivres, le patrouilleur polaire semblera un point sur l’horizon entre deux icebergs. La TA 73 s’évanouira dans les 70èmes…
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