Bienvenue à Concordia !
La journée du jeudi 7 décembre a été surréaliste.
Après toutes les attentes cumulées de la quasi-totalité des collègues, campagnards et hivernants qui ont été projetés vers les stations cet été austral, notre trajet nous a fait l’effet d’une « téléportation »
Ma projection vers l’Antarctique était attendue, mais depuis des mois je ne l’avais pas anticipée car je ne voulais y croire que lorsque tous les voyants auraient été au vert. Toute la chaîne de voyants s’est mise au vert le même jour en une fois. Les planètes se sont alignées à la vitesse de la lumière. Du coup je ne m’étais absolument pas préparé à vivre ce que j’allais vivre.
Réveil matin à 4h après une mauvaise nuit (calculs mentaux pour le poids des bagages, excitation, peur d’une annulation de la fenêtre…).
En deux temps trois mouvements nous nous trouvons à bord d’un A319 (ex avion des tournées de U2 apparemment) avec 6 chinois et une trentaine d’australiens. Une heure avant l’atterrissage nous revêtons nos tenues polaires (survival kit) dans l’avion. Nous sommes en plein bal des couleurs : les chinois en orange fluo, les australiens en jaune fluo et les français en bleu.
Les premiers icebergs apparaissent une heure avant l’atterrissage. Puis c’est le pack qui se dévoile sous nos hublots et enfin la banquise. L’Airbus a fait une trajectoire quasi directe vers l’Antarctique puis a longé la côte. Nous atterrissons en douceur sur la piste de l’aérodrome de Wilkins.
Nous n’avons pas le temps de souffler que nous remontons aussitôt après 4h30 de vol dans le Basler qui atterrit 10 min après nous. Nous passons d’un appareil à l’autre. Le confort change et l’aventure commence. Je coince mes bouchons d’oreille et nous filons vers le sud (ou presque). Je passe deux heures dans le cockpit à survoler un désert blanc. C’est surnaturel : aucune dune, aucun relief, uniquement quelques aspérités légères de transport de neige par le vent. 3h30 de vol au-dessus d’un désert de glace.
La météo change 15 min avant l’atterrissage. Mais nous devons atterrir. Nous apercevons difficilement les bâtiments à travers les hublots givrés. Nous vivons une approche d’atterrissage qui laisse pantois les personnels de la station mais notre avion vient se garer devant les deux tours principales de Concordia.
Je découvre alors un oasis au milieu de nulle part. Des sourires, des embrassades, des joies de retrouvailles. Il faut le vivre pour le croire. Une communauté qui vit de ses liens aériens et de son cordon ombilical qu’est le raid accueille ses hôtes avec une fraternité palpable.
C’est fort ! C’est au-delà des mots ! Cela se vit de l’intérieur.
Passées les accolades et les surprises à ne pas reconnaître les collègues sous leurs tenues polaires, nous nous engouffrons dans le tunnel de liaison entre les deux tours qui sert de vestiaire. La seule consigne que nous avons est : ne faites aucun effort. Nous avons été propulsés en 210 min à 3230 m d’altitude. Nous sommes sujets au mal des montagnes. Mon taux de saturation en oxygène a chuté à 75 % et mon cœur bat à 75 pulsations par minutes (contre 50/55 à Mescleuziou au niveau de la mer).
Nous retirons nos tenues d’astronautes avec peine.
Je suis assis sur le banc en bois dans les tenues polaires suspendues comme le temps. Je suis groggy, tout est allé si vite depuis ce matin. Et à la fois, cela s’est déroulé comme dans un film.
Les larmes d’émotion s’estompent et la gorge nouée se desserre.
Kilian passe devant moi avec mes sacs pour me dire qu’il les dépose dans ma tente, j’intercepte mes charentaises.
Chacun prend des nouvelles des autres, puis chacun repart à ses activités interrompues quelques minutes par l’atterrissage du vol AAD IN.
Nous montons au restaurant/salon en nous trainant comme des vieillards en ressentant un essoufflement intense, les jambes coupées. La barre à la tête arrive aussitôt. Nous sommes groggy. Nous nous restaurons pour reprendre le dessus.
Nous recevons les mots de bienvenue su station leader Ricardo et les consignes de sécurité. Nous passons à l’hôpital faire un test PCR et relever notre état de santé (O2 et pulsation). Nous remontons éreintés au deuxième étage nous reposer. Une fois stabilisé et hydraté, je revêts de nouveau ma tenue polaire (5 minutes) et je ressors avec Dimitri pour rejoindre Eric et Romain à la tente n°4 située à 300 m de la station.
Nous nous installons dans ce dortoir autour d’un poêle à gaz. Nous terminons la journée par une douche, un repas, et nous assistons aux conférences des scientifiques du jeudi soir. La fatigue nous écrase ainsi que le mal des montagnes.
Retour au dortoir à 22h par -30 (-40°C ressenti) et je rejoins morphée pour ma première nuit polaire.
Une journée inoubliable, mémorable, hors du temps.
Bienvenue à Concordia !
Cool. On vit ces instants à travers tes yeux et ta plume.
RépondreSupprimerJe n'avais pas en tête que le mal des montagnes serait aussi costaud à encaisser.
Tu pourras te faire un retour via la cordière des Andes en avion bi-plan pour mesurer ton degré d'acclimatation et tes capacités à répéter les efforts !
Merci grand frère.
Jo